RÉFLEXIONS pour Gn 4:1-26
À la lecture de la parabole de Caïn et Abel, une question surgit : pourquoi donc Caïn a-t-il tué son frère ? La première réponse, la plus naturelle, à cette question est : par jalousie. Bien sûr, cette réponse sera juste à bien des égards, car Caïn pouvait réellement jalouser Abel, qui avait réussi ce que lui-même n’avait pas réussi : offrir un sacrifice agréable à Dieu. Il est à peine nécessaire de démontrer que la jalousie, dans l’histoire de l’humanité, a plus d’une fois conduit au fratricide, et il n’y a rien d’étonnant à ce que l’histoire de l’humanité déchue commence précisément ainsi. Et pourtant, ce n’est pas encore toute la réponse. Car la jalousie est née ici non sur un terrain domestique, mais sur un terrain religieux ; la question était de savoir quel sacrifice était le plus agréable à Dieu ou, pour parler le langage d’aujourd’hui, quelle foi était la plus correcte. Et alors se pose la question suivante : pourquoi le sacrifice de Caïn s’est-il révélé inutile à Dieu ? Certes, Caïn est cultivateur et, contrairement au berger Abel, il apporte à Dieu non des veaux ni des agneaux, mais les fruits de la terre ; mais il serait difficile de croire que Dieu n’ait pas accepté ses dons pour cette seule raison, car, en fin de compte, chacun sacrifie ce qu’il possède, et la Bible n’interdit nullement d’offrir à Dieu les fruits du travail agricole. Il s’agit vraisemblablement d’autre chose, et ici le texte même de la parabole peut nous aider : il ne dit presque rien d’Abel, mais raconte beaucoup et en détail au sujet de Caïn. Or le thème principal du récit devient précisément l’histoire de la manière dont Caïn apprend que son sacrifice n’est pas accepté et de la façon dont il réagit à ce fait. Comment Caïn apprend-il donc que son sacrifice est rejeté ? Le texte de la parabole n’en dit rien. Un historien des religions dirait que les anciens avaient beaucoup de moyens de déterminer si leur sacrifice était accepté ou non. Mais ce n’est pas cela qui importe. Ce qui importe, c’est le fait même que Caïn avait des moyens de le déterminer et que, par conséquent, il existait déjà une certaine religion, car de telles connaissances supposent l’existence d’un système religieux. Si tel est le cas, Caïn était évidemment religieux, ce qu’on ne peut pas dire d’Abel, qui apporte simplement son sacrifice sans se tourmenter de savoir s’il est accepté par Dieu ou non. À première vue, il n’y a rien de mauvais dans le désir de savoir si Dieu accepte ton sacrifice. Mais beaucoup dépend ici des buts et des intentions de l’homme. Caïn, par exemple, ayant appris que son sacrifice n’est pas accepté, se détourne de Dieu avec colère, ne voulant même pas regarder le ciel (v.5 ; le mot hébreu correspondant signifie plutôt non pas « il fut attristé », mais « il fut vexé et irrité »). Il comptait évidemment sur une certaine réponse que supposait sa religion, mais la réponse attendue ne vint pas. Bien sûr, Dieu n’abandonne pas Caïn ; il lui explique ce qu’il faut faire pour avoir avec lui des relations normales et pleines (v.6–7). Mais dans ces relations, il n’y a pas de place pour la religiosité ; elles sont extrêmement simples, et à leur base se trouvent seulement le juste choix entre le bien et le mal et la constance dans l’accomplissement de la décision prise. La religion a ceci de bon qu’elle donne des garanties ; mais dans les relations dont Dieu parle à Caïn, il n’est question d’aucune garantie : il y a seulement la relation avec Dieu, et rien d’autre. Or il est très difficile à l’homme déchu de se séparer de cette bouée de sauvetage qu’il croit pouvoir trouver dans la religion : car les relations avec Dieu sont imprévisibles, tandis que l’homme déchu cherche précisément la prévisibilité, qui devient pour lui le symbole de la sécurité. Alors il faut choisir entre Dieu et la religion. Caïn choisit la religion, et alors Abel devient la menace la plus terrible pour son bien-être religieux : car lui a réellement des relations normales avec Dieu, et il se passe de toute religion. Pour la conscience religieuse, c’est une catastrophe, car si une telle chose est possible ne serait-ce que pour un seul homme sur la terre, cela signifie la fin de la religiosité, qui cesse d’être la valeur suprême et absolue. Il ne reste alors qu’une chose : se débarrasser d’Abel, supprimer la menace. Ainsi le choix spirituel détermine le choix moral, justifiant l’un des péchés les plus terribles : le fratricide.
