De l'observance de la Torah, Paul passe à un autre thème, lié à la Torah: la religion et la religiosité. L'apôtre, comme on le voit, comprend bien la différence entre la Torah comme réalité proprement spirituelle et la religion qu'elle engendre. Le judaïsme comme religion est effectivement impensable sans la Torah. Mais la Torah elle-même est plus grande que le judaïsme.
Bien plus: l'observance des prescriptions religieuses du judaïsme ne garantit pas encore ce que la même tradition juive appelle «garder la Torah»: on peut être une personne religieuse et en même temps transgresseur de la Torah, et alors la religiosité en elle-même perd tout sens. Et l'on peut ne pas être religieux du tout, comme les païens, mais suivre la Torah «naturelle», et ceux qui suivent cette Torah «naturelle» peuvent se trouver plus proches de Dieu que des Juifs sûrs de leur piété religieuse.
Bien sûr, en parlant des païens, Paul n'a pas en vue les adorateurs de quelque culte païen, mais plutôt ceux que nous appellerions aujourd'hui des personnes séculières: car la plupart de ceux qu'on appelait païens étaient, au temps de Paul, religieusement indifférents. Il y avait certes aussi de vrais païens religieux, mais ils se seraient difficilement trouvés parmi les auditeurs de l'apôtre, et ne seraient certainement pas devenus chrétiens.
Pour Paul, ce qui importe avant tout, c'est de suivre la Torah intérieure, et non les formes extérieures de la religion juive. Il comprend bien sûr parfaitement que c'est précisément la tentative de suivre la Torah intérieure qui révélera la nature pécheresse de l'homme plus vite que toute autre chose, et que ce processus même devient pour l'homme un jugement. Mais il n'en découle nullement que la Torah soit mauvaise en elle-même, ni qu'il faille pécher exprès pour révéler jusqu'au bout sa propre nature pécheresse.
La Torah intérieure la révèle déjà suffisamment, et pécher consciemment signifie seulement accroître la mesure de péché de sa vie. Il faut seulement ne pas refuser le chemin qui suppose de suivre la Torah intérieure, même si ce chemin devient pour l'homme un jugement. Et en ce sens, les Juifs, comme peuple de Dieu, ont un avantage sur tout autre peuple: car c'est précisément aux Juifs, comme peuple de Dieu, que la Torah a été donnée pour être réfléchie, comprise et suivie consciemment.
Sans le peuple juif, il n'y aurait pas eu seulement le judaïsme comme religion, mais aussi ce chemin de la Torah sans lequel une pleine connaissance de Dieu est impossible. Quant au fait que tous les Juifs ne suivent pas ce chemin, le chemin de la Torah est affaire de choix personnel et libre de l'homme. On peut contraindre quelqu'un à observer des normes et prescriptions religieuses, mais on ne peut pas le forcer à emprunter un chemin spirituel, à ce travail spirituel sans lequel ce chemin n'existe pas. Et même si beaucoup de coreligionnaires de Paul ne sont que des formalistes religieux, leur formalisme ne déprécie en aucune façon ni la Torah ni le chemin spirituel qu'elle suppose.
