Parlant des réalités terrestres et célestes créées par le Verbe incarné en Jésus-Christ, Paul énumère « trônes, dominations, principautés et puissances ». Que veut-il dire ? La tradition chrétienne ultérieure voit dans ces noms ceux de « rangs angéliques », c'est-à-dire de certains degrés mystérieux de la hiérarchie angélique. Mais cette compréhension des paroles de l'apôtre est liée au développement de ce domaine de la théologie qu'on appelle l'angélologie. Les théologiens médiévaux aimaient raisonner sur la structure du monde angélique, bien que leur expérience du contact avec ce monde n'ait guère dépassé ce qui est reflété dans la Bible. Les auteurs des livres bibliques, eux, parlent assez peu des anges.
Il en va autrement des auteurs des textes gnostiques, qui ressemblent parfois aux écrits théosophiques ultérieurs. Ils parlaient beaucoup et volontiers des anges et du monde angélique, mais, dans l'immense majorité des cas, leurs descriptions colorées et longues étaient le fruit de leur propre imagination mystique et poétique. Or la théosophie gnostique n'était nullement proche de Paul : il avait reçu une éducation rabbinique tout à fait traditionnelle auprès d'un maître qui n'était pas porté aux fantaisies gnostiques. Il ne faut donc guère chercher dans les lettres de Paul un quelconque « enseignement » sur la hiérarchie angélique.
Cela ne signifie pas du tout que l'apôtre fût étranger à toute mention des réalités du monde spirituel. En énumérant « les choses célestes et terrestres », il en parle aussi. Certes, elles n'ont rien à voir avec une quelconque « hiérarchie angélique » ni avec des constructions gnostiques. Par « trônes », Paul pense très probablement à ce Trône de gloire décrit avec tant de force au chapitre 6 du livre d'Isaïe, bien qu'il ne soit nullement mentionné seulement là. Dans le livre de Daniel, il y a une description saisissante de la manière dont le Messie, appelé dans le texte du livre le « Fils de l'homme », est conduit vers ce Trône (Dn 7:13-14).
Si l'on se rappelle aussi que la tradition rabbinique de l'époque évangélique parle du Trône de gloire comme créé avant la création du monde, les paroles de Paul sur les « trônes » s'inscrivent bien non seulement dans le contexte de l'Écriture sainte, mais aussi dans celui de la Tradition de son temps. On peut en dire autant des « principautés », même s'il faut ici parler davantage de philosophie grecque que de tradition rabbinique. Par « principautés », ou plus exactement par ce que désigne le mot grec correspondant ainsi traduit, on entend les causes premières et les forces motrices de l'univers, qui le font être ce qu'il est, dans son ensemble comme dans ses particularités. On voit que Paul, familier non seulement de la tradition rabbinique mais aussi de la philosophie grecque, interprétait l'une et l'autre à la lumière de la nouvelle révélation chrétienne qu'il avait reçue.
Quant aux « dominations » et aux « puissances », il s'agit ici très probablement non pas de réalités célestes, mais terrestres. Les deux mots renvoient à des réalités liées à l'autorité terrestre et aux États terrestres : dans le premier cas, il peut être question à la fois de l'autorité et du territoire sur lequel elle s'étend ; dans le second, plutôt de la source de l'autorité qui établit un certain ordre étatique là où cette autorité s'exerce, tel étant le sens des mots grecs correspondants. On voit que Paul met en relation le Trône de gloire avec les trônes terrestres, et les causes premières et principautés cosmiques avec les sources du pouvoir terrestre, illustrant ainsi ses paroles sur le Verbe incarné par qui tout a été créé.
