Les habitants de Sumer, dans la parabole biblique de la tour de Babel, sont obsédés par les « réalisations » de leurs ancêtres qui vivaient avant le déluge. Ceux-ci étaient des « géants », dont l'auteur sacré parle comme d'« hommes puissants, renommés depuis l'antiquité » (dans la traduction synodale ils sont appelés « glorieux », mais le mot hébreu correspondant signifie...
Les habitants de Sumer, dans la parabole biblique de la tour de Babel, sont obsédés par les « réalisations » de leurs ancêtres qui vivaient avant le déluge. Ceux-ci étaient des « géants », dont l'auteur sacré parle comme d'« hommes puissants, renommés depuis l'antiquité » (dans la traduction synodale ils sont appelés « glorieux », mais le mot hébreu correspondant signifie littéralement « renommés », c'est-à-dire « connus », « des hommes ayant un nom »). Et les habitants de la vallée de Sumer mentionnés dans la parabole, par laquelle on entend manifestement la plaine mésopotamienne, veulent eux aussi « se faire un nom », « devenir renommés », afin de « ne pas se disperser sur la face de la terre ».
Ils commencent alors un « grand chantier », le premier, mais nullement le dernier dans l'histoire de l'humanité déchue, qui se terminera aussi honteusement que tous les suivants (l'ironie de la parabole tient d'ailleurs aussi au fait que, lorsqu'elle fut écrite, et cela, selon les données dont nous disposons aujourd'hui, eut lieu à Babylone pendant les années de l'exil, là, à Babylone, ceux qui la lisaient pouvaient voir une autre tour semblable à celle qui est décrite dans la parabole). Il apparaît que les bâtisseurs n'étaient pas mus seulement par le désir de devenir célèbres ; ils voulaient construire quelque chose qui les unirait, qui deviendrait le symbole de l'unité nationale et de la puissance de l'État. Ce n'est pas par hasard que la condition préalable du « grand chantier » fut précisément l'unité des habitants de cette terre : « un seul peuple et une seule langue », dans l'usage akkadien, et nous avons ici manifestement un calque de l'akkadien, désignaient le pouvoir d'un seul.
Et voilà que, pour affermir l'unité et, par conséquent, renforcer la puissance de l'État, on lance un projet grandiose qui finit par échouer complètement. Pourquoi donc ? Seulement parce qu'un pouvoir fort, qui réalise ce genre de projets, devient toujours répressif en violant toutes les lois données par Dieu ? Sans doute aussi pour cela. Mais peut-être pas seulement pour cela. Dans l'existence de chaque peuple, comme dans la vie de chaque homme, il y a un sens propre, lié au dessein de Dieu sur ce peuple ou sur cet homme. Mais peut-on voir et comprendre ce dessein si le but n'est plus lui, mais la grandeur, la force et la renommée ? La réponse est évidente.
Et le caractère répressif du pouvoir engendré par une société qui ne cherche pas le sens n'est qu'une conséquence. Il n'est pas étonnant qu'une telle société et un tel pouvoir soient condamnés. Ici, il ne reste qu'à demander à Dieu de réduire au minimum les conséquences de l'effondrement inévitable.