Le regard de Moïse sur son peuple, à en juger par les paroles du Deutéronome, est assez pessimiste. Il ne doute pas que tôt ou tard l'apostasie deviendra un fait...
Le regard de Moïse sur son peuple, à en juger par les paroles du Deutéronome, est assez pessimiste. Il ne doute pas que tôt ou tard l'apostasie deviendra un fait de la vie du peuple; il le dit directement à son successeur Josué et compose un chant spécial de rappel pour les générations futures.
On peut bien sûr penser que toute cette scène impressionnante n'est qu'une reprise littéraire d'une tradition ancienne; mais même si c'est le cas, son sens donne à réfléchir, car la couleur du récit ne change rien au fond. Le plus triste est que Moïse a eu raison. Ce pessimisme apparent s'est révélé être du réalisme, et la réalité s'est révélée triste.
Pourquoi donc? Le peuple avait pourtant parcouru un chemin qui, semble-t-il, aurait dû lui apprendre quelque chose. L'explication la plus simple serait la parole bien connue sur l'histoire, qui n'enseigne qu'une chose: qu'elle n'enseigne rien à personne; mais une telle explication ne serait qu'un constat, non une explication. La question posée devient d'autant plus importante qu'il ne s'agit pas simplement d'un peuple parmi tant d'autres sur la terre, mais du peuple de Dieu. Un peuple avec lequel Dieu travaille d'une manière particulière, en lui accordant plus d'attention qu'à tout autre peuple. Pourquoi les leçons ne sont-elles donc pas assimilées? Le problème principal est que l'homme déchu, seul ou dans un peuple, glisse dans sa vie à la surface des événements, sans percevoir d'ordinaire la profondeur spirituelle qui se tient derrière eux.
La cause de tout événement se trouve toujours dans la sphère spirituelle, là où les volontés de différentes personnes agissent et interagissent, et parfois aussi la volonté de Dieu, si Dieu juge nécessaire d'entrer activement dans ce qui arrive au lieu de simplement observer de côté. Or l'homme déchu ne voit en règle générale qu'une chaîne d'événements, y compris ses propres chutes spirituelles, collectives ou individuelles, qu'il rattache à tout ce qu'on veut, sauf à son propre état. Quand quelque chose arrive dans notre vie, il nous semble toujours que l'événement lui-même nous rend déjà autres, alors qu'en réalité nous restons les mêmes tant que nous ne prenons pas conscience de ce qui nous est arrivé, y compris de ses causes spirituelles.
Cela vaut pour une personne comme pour tout un peuple. Or l'homme déchu a toujours eu des problèmes avec cette prise de conscience, et le peuple de Dieu ne fait pas exception. Voilà pourquoi les prévisions les plus pessimistes se réalisent: elles sont les plus probables dans un monde déchu. Pour qu'elles s'accomplissent, il n'est pas besoin de faire quoi que ce soit; il suffit simplement de ne rien faire. Moïse le comprend parfaitement lorsqu'il dit à Josué que son service ne sera pas simple, même si le peuple recevra la terre promise par Dieu.