Le Livre du Lévitique prescrit des règles assez strictes concernant l'année du shabbat et l'année du jubilé. Ici, surtout en ce qui concerne l'année jubilaire...
Le Livre du Lévitique prescrit des règles assez strictes concernant l'année du shabbat et l'année du jubilé. Ici, surtout en ce qui concerne l'année jubilaire, il y a bien sûr un aspect strictement social et patrimonial: l'exigence de rendre toutes les terres communautaires aux communautés correspondantes devait soutenir la stabilité sociale. Mais il y avait aussi autre chose: les hommes et la terre devaient parfois recevoir du repos.
Il ne s'agit pas ici d'écologie: une année sur sept ne changeait rien à cet égard. Il s'agit du sens du shabbat en tant que tel. Qu'est-ce que le shabbat dans son essence? Un jour de repos? Oui, sans aucun doute. Il est absolument nécessaire de se reposer. Mais comment? On peut se reposer en passant son temps dans l'inaction, et l'on peut se reposer dans la communion avec Dieu. Le shabbat suppose précisément la communion avec Dieu, au moins, si l'on pense au quatrième commandement, une fois par semaine. L'essentiel est que ce soit réellement du temps passé avec Dieu.
Passer du temps avec Dieu signifie, entre autres, oublier pour un temps le flux du quotidien. Ce n'est pas un hasard si, pendant le shabbat, il est prescrit aux Juifs croyants non seulement de ne pas travailler: il leur est interdit de parler du travail pendant le shabbat, et même d'y penser. Ce jour-là, il faut l'oublier entièrement. Sortir du cercle dans lequel l'homme, s'il ne vit pas dans un monastère ou quelque part dans les montagnes ou dans la forêt, tourne chaque jour, parfois comme dans une roue sans fin. Sans une telle sortie du courant quotidien, une communion pleine avec Dieu est impossible.
Cependant, le flux ne comprend pas seulement le quotidien: en plus du cycle des jours, il y a aussi le cycle de l'année, surtout dans une société rurale et agricole, telle qu'était Israël lorsque furent donnés les préceptes concernant l'année du shabbat et l'année du jubilé. L'année agricole est mesurée et plus ou moins uniforme: les semailles et la moisson se succèdent avec une régularité qui habitue l'homme à une dépendance totale envers les cycles naturels et à une rotation infinie dont il n'y a pas d'issue, et dont on ne sent pas non plus le besoin de sortir.
Le paganisme traditionnel représente dans une large mesure la sacralisation de ce cercle dans sa rotation sans fin. Or l'année du shabbat, et surtout celle du jubilé, le rompt, arrachant l'homme à sa matrice naturelle, spatiale et temporelle habituelle: une année sans les occupations ordinaires peut devenir, pour l'agriculteur habitué à son travail, un véritable bouleversement intérieur et une libération, ce qui accroît les chances d'une rencontre face à face avec Dieu, sans laquelle il ne peut y avoir de vie spirituelle pleine.