L'idée d'une âme qu'il faudrait haïr peut sembler étrange et même absurde. Pourquoi, en effet, une personne devrait-elle haïr ce qu'elle possède de plus précieux, cela même qui fait d'elle ce qu'elle est ? Pour être précis, il faut toutefois remarquer qu'il n'est pas question ici de l'âme au sens où nous employons aujourd'hui ce mot, mais simplement de la vie. Pourtant, même ainsi compris, le problème demeure : pourquoi une personne devrait-elle haïr sa propre vie, qui lui a été donnée par Dieu ?
La réponse la plus simple pourrait être d'invoquer la Chute, qui a déformé cette vie même et l'a transformée en une pitoyable ressemblance de ce qu'elle devait être selon le dessein de Dieu. Une telle réponse, cependant, serait plus propre à un pythagoricien ou à un platonicien qu'à un croyant en Yahvé. Dans le monde païen, l'idée que la vie terrestre était un état qui ne convenait pas à l'homme était assez largement répandue, parmi les philosophes, les mystiques et les ascètes, bien sûr. Ils voyaient la vie de l'homme déchu dans toute sa laideur et ne concevaient pas d'autre issue que d'y renoncer, renoncement qui, à leurs yeux, libérait la personne du pouvoir de ce mal dans lequel gît le monde et dans lequel se déroule la vie de chacun de ses habitants. La Bible, cependant, ne parle nulle part du renoncement à la vie comme d'un moyen d'échapper au mal ; le spiritualisme des platoniciens ou des pythagoriciens lui est étranger. Et les paroles de Jésus sur la haine de sa propre vie peuvent difficilement être comprises dans un sens spiritualiste, qu'il s'agisse d'un spiritualisme de type grec ou indien.
Un parallèle indien pourrait toutefois être pertinent ici : le parallèle avec le bouddhisme et avec la notion de nirvana qui lui est fondamentale. Contrairement à l'idée répandue, il ne s'agit pas d'un départ dans le non-être, mais au contraire d'une expérience de l'être, d'un être qui ne se révèle que lorsque la personne prend ses distances avec l'être illusoire, imaginaire et inauthentique qu'elle considère habituellement comme la véritable vie. Le Bouddha comprit soudain que l'être authentique et la vraie vie ne se trouvent pas du tout là où la plupart des gens les voient. C'est pourquoi il en vint à haïr la vie dans un sens presque évangélique, non de cette haine qui souhaite la destruction de ce qui est haï, mais de la haine au sens biblique du terme, lorsque la personne se détache complètement de ce qu'elle hait et l'exclut de sa vie. Exclure l'illusion au profit du réel : telle fut l'expérience du Bouddha.
Or le Christ est Lui-même ce réel. Il porte en Lui la plénitude du Royaume, et quiconque vient à Lui se trouve devant un choix : rester avec sa propre vie, qui tôt ou tard s'épuisera, ou renoncer à son existence séparée, donner sa vie au Christ et Le laisser en disposer. Cela rappelle un peu le bouddhisme, avec cette différence toutefois que le bouddhisme est apophatique, tandis que le christianisme est cataphatique. Avec le Christ et dans le Christ sont entrés dans le monde cet être authentique et cette vraie vie que le Bouddha avait pressentis au moment de son illumination. Et pour les trouver, il faut le même renoncement à ce qui est propre, séparé, fini et donc inauthentique. Sans un tel renoncement, on ne peut atteindre le réel, qu'il s'agisse de l'illumination des bouddhistes ou de la plénitude du Royaume du Christ.
