L'histoire de Juda et de Tamar interrompt le récit que les biblistes appellent d'ordinaire la nouvelle de Joseph, l'histoire de Joseph qui commence seulement à se déployer lentement sous nos yeux. Elle l'interrompt, pour quoi faire? Pour raconter que tout n'était pas si simple dans le peuple de Dieu? Pour montrer comment des problèmes non résolus à temps conduisent au péché? Sans doute aussi pour cela.
Mais il y a encore quelque chose de particulier dans l'intention de l'auteur: briser le récit de la vie de Joseph pour un petit épisode, et de plus peu flatteur. On pourrait disserter longuement sur la manière dont le péché ou la négligence des uns engendrent les péchés des autres. On pourrait composer une histoire édifiante sur la manière dont il ne faut pas essayer de résoudre ses problèmes à n'importe quel prix, fût-ce au prix de la violation des commandements de Dieu. On pourrait en même temps rappeler que la Torah n'avait pas encore été révélée et que les commandements n'étaient pas connus, à moins, bien sûr, de supposer que certains d'entre eux étaient apparus bien avant la révélation du Sinaï, au cours de laquelle Dieu n'a fait que confirmer leur vérité.
On pourrait raisonner et parler de beaucoup de choses, mais il y a dans le récit quelque chose qui ôte tout sens à ce qui vient d'être énuméré. Il y a en lui cette donnée, cette concision factuelle qui n'appelle pas de commentaires. Simplement: c'est ainsi. Telle est la vie. La vie dont les frères ont chassé Joseph, ou dont Dieu l'a fait sortir? Pour l'instant, ce n'est pas clair. Ce n'est clair ni pour les frères de Joseph, ni pour lui-même. Une seule chose est claire: Joseph doit aller en Égypte, et ses frères vivre ici. Voilà donc le récit, pour que Joseph ne regrette pas trop la patrie qu'il a laissée. Il ne l'oubliera pas, bien sûr, il ne l'oubliera de toute façon pas; il est des choses qui ne s'oublient pas, mais il importe tout de même de voir ce qui a été laissé dans toute sa plénitude et toute sa diversité.
Plus tard déjà, en Égypte, les descendants de Jacob se souviendront souvent des temps anciens, qui leur sembleront idylliques. C'est alors que le récit de l'auteur sacré intervient, pour ne pas céder à l'illusion. Et pour Joseph lui-même aussi, comme remède contre la nostalgie. On dit que le meilleur remède contre la nostalgie, ce sont des voyages périodiques au pays natal avec immersion complète dans ses réalités. Joseph, évidemment, n'a pas lu ce chapitre: il n'était pas encore écrit. De même que les descendants de Jacob en Égypte, pour la même raison. Ils avaient d'autres sources d'information sur ce qui se passait dans la terre des pères.
Le récit est important pour nous, afin que nous comprenions mieux combien tout ce qui arrive à Joseph est ambigu. Afin que, dès le début, cela demeure encore obscur: est-ce pour le meilleur ou pour le pire qu'il se retrouve finalement en Égypte? À la fin du récit, l'ambiguïté disparaîtra. À la fin, mais pour l'instant elle est là. Elle est posée par la logique du texte biblique, afin que nous vivions avec elle pour le moment.
