15 On lui présentait aussi les tout-petits pour qu'il les touchât; ce que voyant, les disciples les rabrouaient. |
Nous comprenons et ressentons bien toute la gamme de nos tendres sentiments envers les enfants, et cela ne nous étonne pas que le Seigneur les aime aussi et veuille qu'on les Lui amène. Mais, en plus de cet aspect purement vital, le texte d'aujourd'hui comporte un aspect profondément philosophique. Pour le comprendre, tournons-nous vers un passage du discours de réception du prix Nobel de Joseph Brodsky. « Toute nouvelle réalité esthétique précise pour l'homme la réalité éthique. Car l'esthétique est la mère de l'éthique ; les notions de “bien” et de “mal” sont d'abord des notions esthétiques, qui précèdent les notions de “bien moral” et de “mal moral”. En éthique, tout n'est pas permis parce qu'en esthétique tout n'est pas permis, parce que le nombre de couleurs dans le spectre est limité. Le nourrisson sans raison qui, en pleurant, repousse l'inconnu ou, au contraire, tend les bras vers lui, fait instinctivement un choix esthétique, et non moral. Le choix esthétique est individuel, et l'expérience esthétique est toujours une expérience privée. [...] Il ne s'agit pas tant de dire que la vertu ne garantit pas le chef-d'oeuvre, que de dire que le mal [...] est toujours un mauvais styliste. Plus l'expérience esthétique d'un individu est riche, plus son goût est ferme, plus son choix souverain est net, plus il est libre, même s'il n'en est peut-être pas plus heureux ».
Il est très important pour nous de relever deux choses dans ces paroles : le nourrisson fait un choix esthétique parce qu'il ne connaît pas l'éthique, et, en un certain sens, l'éthique dépend de l'esthétique. Voilà pourquoi « le Royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent ». Cela nous est bien plus difficile à comprendre que les tendres sentiments envers les enfants, les nôtres comme ceux de Jésus. L'apprentissage des normes éthiques du christianisme nous coûte tant, alors que les enfants n'ont pas encore parcouru ce chemin épineux ; comment donc se retrouvent-ils devant nous ? Mais voici la réponse de Joseph Brodsky. En effet, à un niveau profond, l'esthétique précède l'éthique : au fond, c'est seulement le manque d'une esthétique véritable dans cette vie terrestre qui a rendu l'éthique nécessaire. L'éthique est inévitablement liée à notre souffrance, parce qu'elle nous interdit ce dont nous avons parfois très envie, et cela témoigne déjà de son « étiologie » terrestre. L'esthétique véritable ne porte en elle aucune souffrance et elle est un écho du Ciel. Et ce sont précisément les enfants, qui ne connaissent pas encore l'éthique, qui n'y ont tout simplement pas encore été instruits, qui conservent jusqu'à un certain temps le sens de l'esthétique véritable.
Relevons encore une pensée de Brodsky : « Le choix esthétique est individuel, et l'expérience esthétique est toujours une expérience privée ». Cela aussi nous conduit au niveau de l'enfance. Car l'éthique, au fond, ce sont les normes de l'existence au sein de la société, l'existence des adultes ; les enfants, tant que nous ne les avons pas confiés à la maternelle, et même encore quelque temps après, sont des êtres au plus haut point individuels, simplement parce qu'ils n'ont pas encore eu affaire à la société. Mais quelle richesse dans cette individualité, si seulement notre prière à Dieu pouvait être ainsi. Puis ils vous rapportent de la maternelle ou de l'école ce que disent les autres enfants, l'éducatrice, l'institutrice, et ainsi de suite ; ensuite, ils ont déjà peur de ne pas être comme tout le monde. Il y a quelque chose de cela dans notre vie en Dieu, une sorte d'esprit d'écolier : s'il est dit quand et comment lire, alors nous lisons à ce moment-là et de cette manière-là, et nous pensons que nous prions. En réalité, la prière est un travail extrêmement rude de recherche du vrai Visage de Dieu, oui, beaucoup s'en souviennent, mais aussi de notre propre vrai visage. Il ne faut pas l'oublier. Et très souvent, il s'avère qu'il faut le chercher dans sa petite enfance.
15 On lui présentait aussi les tout-petits pour qu'il les touchât; ce que voyant, les disciples les rabrouaient. |
En Orient, une croyance est répandue partout : si un prophète ou un juste touche un nourrisson, le destin de l'enfant sera heureux. Même les adultes cherchaient et cherchent à toucher des personnes connues pour leur justice ; et si les parents parviennent à faire en sorte qu'une personne connue pour sa justice caresse, par exemple, la tête de leur nourrisson, ils ne peuvent rien souhaiter de plus grand pour leur enfant.
Manifestement, c'est pour des raisons semblables qu'on apportait des nourrissons au Sauveur. Les disciples, quant à eux, pensaient semble-t-il qu'il y avait là des préjugés répandus dans le peuple. En effet, les représentations juives traditionnelles de la vie spirituelle supposent qu'elle soit au moins un tant soit peu consciente, de sorte qu'on ne peut, par exemple, parler d'aucune vie spirituelle à propos d'un enfant qui ne connaît pas la Torah.
Le désir des parents d'apporter les nourrissons à Jésus leur paraissait absurde et dépourvu de sens : à un tel âge, on ne peut de toute façon parler d'aucune vie spirituelle. Jésus Lui-même, cependant, voit cette situation autrement. Il ne se propose évidemment pas d'enseigner quoi que ce soit aux nourrissons qu'on Lui apporte. Mais Il ne repousse pas non plus ceux qui se trouvent près de Lui.
Cela se comprend : si Jésus n'était qu'un maître de la Torah, fût-il le plus grand de tous, les nourrissons n'auraient rien à faire auprès de Lui. Mais Il n'est pas seulement Maître, Il est le Messie qui a apporté le Royaume au monde. Le Royaume, qui est toujours avec Lui et qui peut se révéler à ceux qui cherchent, s'ils Lui font confiance. Et ici, il n'est pas toujours important de comprendre ce qui se passe. Parfois, le souffle du Royaume agit même sur ceux qui ont les représentations les plus vagues de Dieu, du Royaume et du Messie.
Bien sûr, il ne peut être question ici d'une vie spirituelle ou ecclésiale consciente : pour une telle vie, l'homme doit comprendre et prendre conscience de la manière dont Dieu agit avec lui. Mais l'action du souffle du Royaume peut parfois être utile du point de vue de la préparation de l'homme à une vie spirituelle consciente. En tout cas, elle ne sera jamais superflue, et c'est pourquoi le Sauveur ne repousse aucun de ceux qui viennent à Lui avec des intentions pures, même naïves.
1 Et il leur disait une parabole sur ce qu'il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager. |
2 " Il y avait dans une ville un juge qui ne craignait pas Dieu et n'avait de considération pour personne. |
3 Il y avait aussi dans cette ville une veuve qui venait le trouver, en disant : "Rends-moi justice contre mon adversaire ! " |
4 Il s'y refusa longtemps. Après quoi il se dit : "J'ai beau ne pas craindre Dieu et n'avoir de considération pour personne, |
5 néanmoins, comme cette veuve m'importune, je vais lui rendre justice, pour qu'elle ne vienne pas sans fin me rompre la tête". " |
6 Et le Seigneur dit : " Écoutez ce que dit ce juge inique. |
7 Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit, tandis qu'il patiente à leur sujet! |
8 Je vous dis qu'il leur fera prompte justice. Mais le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? " |
9 Il dit encore, à l'adresse de certains qui se flattaient d'être des justes et n'avaient que mépris pour les autres, la parabole que voici: |
10 " Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l'un était Pharisien et l'autre publicain. |
11 Le Pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : "Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ; |
12 je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j'acquiers. " |
13 Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, en disant : "Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis ! " |
14 Je vous le dis : ce dernier descendit chez lui justifié, l'autre non. Car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé. " |
15 On lui présentait aussi les tout-petits pour qu'il les touchât; ce que voyant, les disciples les rabrouaient. |
16 Mais Jésus appela à lui ces enfants, en disant : " Laissez les petits enfants venir à moi, ne les empêchez pas ; car c'est à leurs pareils qu'appartient le Royaume de Dieu. |
17 En vérité je vous le dis : quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n'y entrera pas. " |
Quand nous disons que Dieu n'est pas comme nous, cela ne veut pas seulement dire qu'Il est meilleur, plus fort, plus sage que nous. Cela veut dire qu'Il voit le monde autrement que nous. Lorsque se trouvent devant nous en même temps une personne pieuse, honnête et convenable, et un riche collecteur d'impôts, qui a sur la conscience bien des larmes et des malheurs, nos sympathies se portent spontanément non du côté du «nouveau riche». C'est précisément sur cette réaction que repose le récit du pharisien et du publicain: Dieu voit autrement, Il a d'autres idées sur la foi. Si l'un dit: «Merci, tout va bien pour moi», et l'autre: «Aie pitié de moi», le point décisif n'est ni la piété, ni l'observance du jeûne ou d'autres prescriptions. Simplement, l'un a besoin de louange, et l'autre d'amour. Dieu voit le cœur de chacun; quant à nous, c'est déjà bien si nous voyons le nôtre.
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